Commission nationale Enseignement Supérieur et Recherche du PCF

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Dans la rubrique « la France a peur » : le Contrat doctoral

En France, on n’a pas de pétrole et nos idées sont moisies. Alors tu penses... Ben ouais, un cerveau ça mange. Une réforme bien menée, une recherche bien coulée Cette histoire est inspirée de faits réels, toute ressemblance avec une situation manquant pathétiquement de bon sens n’est pas fortuite. Membre de l’École doctorale d’une prestigieuse université, dont je tairais le nom par pure coquetterie, j’ai eu l’immense privilège d’assister aux auditions des futurs doctorants aspirants à obtenir un des rares contrats doctoraux distribués chaque année par les établissements, dans le cadre de leurs « responsabilités et compétences élargies ». Cette allocation d’une durée de 3 ans, distribuée par les écoles doctorales depuis 2009, propose un salaire de 1684,93 euros bruts mensuels minimum pour une activité de recherche seule et 2024,70 euros bruts en cas d’activités complémentaires, ce qui représente un poids financier énorme pour les universités. Le contrat doctoral garantit les mêmes droits sociaux qu’un contrat de travail et par là, réunit donc les conditions matérielles idéales pour la réalisation d’un doctorat. Le contrat doctoral devient le Graal du thésard : tous les doctorants en parlent, personne ne l’a. En effet, obtenir un Contrat doctoral est une quête épique. S’inscrire en doctorat augure au minimum de trois années angoissantes et financièrement problématiques si on ne bénéficie pas de financements, sans anticiper « l’après doctorat » et la recherche souvent désespérée d’un travail. Le Contrat doctoral ne peut être demandé que l’année précédent la première inscription en thèse, les dossiers étant à envoyer à l’École doctorale courant février, les commissions se réunissant en général entre mai et juillet. Si vous n’étiez pas au courant, tant pis pour vous ! Il faut donc qu’en janvier, soit dix mois avant de vous inscrire en 3e cycle dans votre université, vous ayez : un sujet de thèse déjà de préférence bien défini et un directeur d’étude qui soutiendra votre candidature. Vous devez alors préparer votre dossier qui devra comprendre votre parcours scolaire, votre formation universitaire, votre CV et votre projet de doctorat. Si votre futur directeur d’étude ne peut pas vous assister dans l’élaboration de votre projet de recherche, vous devrez faire preuve d’initiative, d’autonomie et d’un esprit de synthèse énorme, qualités normalement acquises durant votre Master, bien entendu. Les membres de la commission chargés de l’attribution des Contrats doctoraux reçoivent les dossiers de candidature avant les entretiens, histoire de pouvoir les compulser avec attention et être parfaitement au courant du parcours et des projets du candidat qu’ils vont auditionner. Quelle lourde responsabilité d’être celui qui va décider ou non de la réalisation de la thèse du candidat dans de bonnes conditions matérielles ! Dans le cas que j’ai observé, les dossiers ont été reçus la veille du Conseil. Même en faisant preuve de bienveillance, il va sans dire que lire une centaine de dossiers en une soirée relève du challenge. Le jour des auditions, le candidat a moins de vingt minutes pour présenter son parcours, son projet de thèse et répondre aux questions, pendant que les membres du jury, nonchalants, feuillettent son dossier. Pour peu que vous soyez émotif, qu’une sirène de police hurle dans la rue, que votre langue maternelle ne soit pas le français ou que vous n’ayez pas parfaitement cerné votre sujet (que vous n’êtes censé commencer que l’année suivante, rappelons-le) ce temps imparti passe très très vite. Les membres du Jury, « objectifs », universitaires chevronnés, sauront vite trouver les failles de votre projet et vos lacunes, et vous aurez peu de temps pour vous défendre. Si vous avez eu la chance d’être bien secondé par votre directeur d’étude, il se peut déjà que votre projet de thèse ait circulé auprès de ses collègues. Cela est d’autant plus vrai si le futur directeur d’études occupe une place important au sein de l’équipe de chercheurs, qu’il joue de son influence ou non. Je ne parle pas ici de passe-droit, mais il est logique que vous prêterez plus d’attention à l’exposé du futur doctorant de votre collègue dont vous avez déjà entendu parlé qu’à celui d’un parfait inconnu qui a tendance à bafouiller. Sur les 80 étudiants qui ont été auditionnés, une dizaine se sont vu attribuer l’allocation ; je n’ai pas soutenu la moitié d’entre eux. Naïvement, je pense toujours que la réputation de la formation universitaire en France est fondée sur sa qualité et sa diversité. Les parcours atypiques sont censés être soutenus, afin de valoriser les formations intellectuelles variées et complémentaires. Ah, la transdisciplinarité... un domaine que Valérie Pécresse, désormais ministre du Budget, maîtrise avec aisance. Les sujets de thèse doivent renouveler la recherche, poser des questions jusqu’alors ignorées, permettre de créer un cercle d’intellectuels toujours plus curieux et passionnés, véritable vitrine mondiale des érudits français. Cruelle désillusion ! La majorité des doctorants qui se sont vu attribuer l’allocation de recherche ont un parcours certes brillant, mais des plus classiques. Il est certain qu’un(e) étudiant(e) ayant fait l’ENS et étant déjà agrégé(e) saura produire un excellent travail, mais cette énième thèse sur cet auteur médiéval est-elle vraiment novatrice ? Bon d’accord, il/elle  n’abandonnera pas et fera probablement son doctorat dans les 3 ans impartis et a déjà un poste assuré dans le secondaire. Pourquoi aurait-il/elle plus de chance que ce(tte) quadragénaire qui opère un complet revirement de sa vie professionnelle par pure passion pour un fait religieux et qui a déjà produit un mémoire de master excellent ? Admettons qu’un tiers des futurs doctorants s’inscrivant dans mon établissement en sciences humaines connaisse l’existence et les modalités d’obtention du Contrat doctoral, seuls dix pour cent environ pourront en bénéficier. Vous avez décroché le jackpot ? Bravo, vous allez pouvoir vivre votre doctorat pleinement, vous faire des contacts, publier des articles et toucher le chômage au bout des trois ans. Vous n’avez pas obtenu de financement ? Ce n’est pas grave, car comme le stipule l’arrêté du 7/08/2006 relatif à la formation doctorale, « il appartient au directeur de l’école doctorale lors de la première inscription en doctorat de s’assurer que les conditions scientifiques, matérielles et financières sont réunies pour garantir le bon déroulement des travaux de recherche du candidat et de préparation de la thèse ». Nous voilà rassurés. On murmure aussi dans les milieux autorisés qu’il existe d’autres sources de financements, restons flous. Je ne veux pas ici faire le procès des membres de l’école doctorale. Ce ne sont pas eux qui sont responsables de cette aberration, ils en sont les acteurs inconscients. Ils parlent avec une compassion non feinte de la précarité de leurs étudiants, mais je ne suis pas certain qu’ils en mesurent l’étendue. Faire des études devient de plus en plus problématique, de surcroît à Paris où les logements sont horriblement dispendieux. Lorsque l’on sait qu’à partir du doctorat les bourses sociales n’existent plus et que l’on constate que les Contrats doctoraux ne sont attribués que sur « mérite universitaire », à un tout petit nombre, il ne reste plus comme solution à l’étudiant que de travailler pour financer ses études. Le marché du travail français regorge d’expériences valorisantes (sic) pour un chercheur en sciences humaines : le baby-sitting, le soutien scolaire organisé par des entreprises avides de rémunération et peu soucieuses de pédagogie, les gardiennages de nuit, les surveillances de cantines scolaires, etc. À vous les comptes auto-entrepreneurs qui vous précarisent encore plus tout en aidant les entreprises à payer moins de charges, le SMIC horaire et les prêts étudiants sur 10 ans. Restent les concours de la fonction publique et les perspectives exaltantes qu’ils offrent. Mais il s’agit toujours de travailler ailleurs, ce qui influe bien sûr sur les études, en doctorat, comme en premier cycle.   Le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche se vante sur son site internet que « en 2011, ce sont 284 écoles doctorales qui réunissent plus de 70 000 doctorants ». J’aimerais savoir combien vont jusqu’au bout, et surtout quelle est la qualité du travail obtenu ? Comment produire un mémoire de recherche de qualité, si les conditions matérielles demeurent le principal souci de l’étudiant ? Bientôt la nécessité de valider un certain nombre de crédits ECTS pour obtenir son doctorat va se généraliser. Si cette validation se fait par le biais de la présence à des cours et à des séminaires, quelle place donner à la rédaction de la thèse ? Et surtout, combien de temps restera-t-il au doctorant pour se financer ? Peut-être devrions-nous adopter ce qui est de mise en sciences dites « dures » : pas de financement, pas de thèse. Il est inéluctable que ce modèle est voué à une remise en cause profonde de ses structures, tant les crédits alloués à la recherche en sciences humaines menacent de se réduire de manière drastique.   Pour ma part, je vais faire comme bien des étudiants français, je vais partir me former à l’étranger dès que j’en aurai l’occasion et je ne sais pas si je reviendrai. Vous avez entendu parler de la « fuite des cerveaux » ? Mais oui, la boucle est bouclée : même un cerveau a besoin de manger !

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