Commission nationale Enseignement Supérieur et Recherche du PCF

Commission nationale Enseignement Supérieur et Recherche du PCF
Accueil
 
 
 
 

La saga des SHS 1: « Que fais-tu dans la vie ? – Je suis papyrologue. Et comment t’es venue l’idée de faire ce travail ? – Par chance ! »

C’est souvent ainsi que je présente la particularité de mon métier. La papyrologie désigne l’étude des textes écrits en grec et en latin sur des supports aussi divers que le papyrus, le parchemin, les tessons de céramique (ostraca), les tablettes de bois, les feuilles de plomb ou les lamelles d’or. Cette discipline rare – a fortiori pour l’étudiant en Physique-Chimie que j’étais avant de bifurquer vers les Lettres Classiques – est assez peu connue, même chez les philologues. En France, on ne l’enseigne qu’à Paris et à Strasbourg. Ayant passé ma licence de Lettres Classiques à Strasbourg avant de continuer en maîtrise à Paris, j’ai donc eu la chance de la découvrir et j’ai su immédiatement que je voulais continuer dans cette voie. Notre sujet d’étude concerne essentiellement les papyrus grecs ou latins trouvés en Égypte, où le climat sec a permis leur conservation dans le sol ; l’autre lieu de découverte important est la bibliothèque épicurienne d’Herculanum qui nous a rendu des centaines de rouleaux carbonisés de textes philosophiques emprisonnés dans la boue brûlante jaillie du Vésuve en 79.  Un an après l’obtention de mon DEA, j’ai été recruté sur l’unique poste d’ingénieur d’études au sein de l’équipe de papyrologie de la Sorbonne. Mes missions étaient, entre autres, la conservation, la restauration et la numérisation de la collection de papyrus de la Sorbonne.  Mon choix de travailler dans ce domaine est dû à la nature même de la discipline : la papyrologie est au carrefour des sciences de l’Antiquité, et fait parfois appel aux technologies les plus pointues dans le domaine de l’imagerie numérique ou aux techniques de conservation. Pour un papyrologue, le texte est indissociable de son support matériel. Il n’est pas rare qu’un papyrus trouvé en fouilles se présente sous la forme d’une myriade de fragments abîmés, qu’il faut d’abord restaurer fibre à fibre, puis raccorder entre eux. J’ai appris les techniques de restauration des papyrus dans les réserves souterraines du Louvre où je procédais à l’inventaire de la collection lors de mes études, mais aussi à l’Institut de France qui possède quelques rouleaux carbonisés d’Herculanum, d’une extrême fragilité. Travail de patience parfois ingrat, mais qui réserve aussi d’heureuses surprises. Lorsque le papyrus est proprement remis à plat, il faut ensuite le déchiffrer. Intervient alors la paléographie. L’écriture grecque a beaucoup évolué entre le 3e s. avant et le 8e s. après J.-C. Les écritures littéraires, à peine 10% des découvertes, sont souvent plus faciles car plus soignées. Les textes documentaires – contrats divers, lettres privées, comptes administratifs en tout genre – peuvent être bien plus ardus. J’ai pour ma part un faible pour l’écriture d’époque romaine. L’interprétation des textes documentaires fait appel aux connaissances philologiques mais aussi historiques : tout texte doit être replacé dans son contexte, mais un texte mal établi est sans valeur pour l’historien de l’Antiquité. Support, écriture, langue, contexte : la papyrologie rassemble tous ces domaines en un seul, ce qui la rend à mes yeux aussi fascinante. Elle incite aussi à la modestie : peu de papyrologues peuvent prétendre être venus seuls à bout d’un papyrus. C’est pourquoi elle est la seule discipline qui compile ses améliorations successives dans une série appelée la Berichtigungsliste, la « Liste des corrections ». L’édition de papyrus ne peut se faire dans la précipitation ou dans le cadre de programmes à court terme très à la mode actuellement dans le monde de la recherche (non seulement) en France. La papyrologie est une discipline où les projets interdisciplinaires ne manquent pas. J’ai ainsi participé à deux projets faisant appel directement aux sciences chimiques et physiques : l’Institut de France possède quelques rouleaux carbonisés d’Herculanum, les uns déroulés, les autres pas encore. La restauration de ces papyrus est beaucoup plus délicate que celle des papyrus non carbonisés, du fait de l’extrême fragilité de leur support. Un collègue chimiste norvégien a mis au point des produits et des techniques pour séparer les couches de papyrus et est venu m’enseigner ses résultats à Paris sur les fragments de l’Institut. J’ai par ailleurs emmené d’autres fragments aux États-Unis où une équipe de physiciens spécialisés dans l’imagerie numérique tente de mettre au point une méthode à base de rayons X à basse fréquence pour « lire » le papyrus à travers les couches. Une entreprise spécialisée, située à Anvers, a ensuite fabriqué la machine qui sert à faire les tests. Si ce projet aboutissait, il serait possible d’accéder au contenu des rouleaux sans avoir à les ouvrir ! Par ailleurs, la papyrologie ouvre à d’autres domaines des sciences humaines. Une découverte inattendue a orienté de manière décisive le choix de ma spécialité. En 2002, j’ai restauré au Louvre un fragment très abîmé dans lequel j’ai reconnu une partition de musique. Une heureuse coïncidence a fait qu’une de mes collègues, Annie Bélis, était une des rares spécialistes au monde de musique antique. Nous avons donc travaillé ensemble sur cette partition et j’ai appris, année après année, la notation musicale, les textes des théoriciens antiques, les conditions matérielles de la musique dans l’Antiquité (instruments, statut des musiciens, concours, etc.). Il existe peu de partitions conservées sur papyrus, moins d’une centaine, quelques-unes ne contenant que quelques notes, d’autres étant bien plus longues. Mais elles sont encore mal déchiffrées. Leur lecture et leur interprétation supposent une bonne connaissance de la paléographie ainsi que des théories musicales antiques, dont les traités, nombreux, demandent encore à être étudiés avec soin. Là encore, travailler seul est un écueil à éviter. D’autre part, le déchiffrement est un travail de longue haleine : une note mal lue et c’est toute la mélodie qui en pâtit. L’esthétique musicale grecque n’est pas la nôtre. Pourtant, lorsque l’on atteint un degré d’assurance dans la lecture des notes, il est bien rare de ne pas trouver magnifiques les mélodies obtenues. Car c’est là un aspect fascinant de la musique grecque : ces mélodies tombées dans l’oubli le plus total après plus de 15 siècles retrouvent une vie que nous avons la charge de faire connaître. La valorisation de la recherche prend, dans ce cas précis, tout son sens : faire connaître la valeur de l’héritage antique. La musique ne vaut que si elle est entendue. Je suis devenu administrateur d’une association, l’Ensemble Kérylos, une formation musicale qui a pour but d’interpréter les partitions trouvées sur les papyrus et les inscriptions, à l’aide de fac-similés d’instruments antiques fabriqués dans les mêmes conditions que leurs prédécesseurs « originaux » de l’Antiquité, par des luthiers professionnels. La musique qu’entendaient les Grecs et les Romains parvient ainsi jusqu’à nous. Les chanteurs sont formés à chanter selon les critères en vigueur dans l’Antiquité. Même leurs contrats – ce sont des chanteurs professionnels – sont conformes aux contrats d’engagements d’artistes de l’Antiquité, tels que les papyrus nous les rapportent ! Rendre vie à une Antiquité enfouie dans les sables du désert ou les manuscrits des bibliothèques et des musées : voilà le travail du papyrologue. Un travail de patience, un travail d’équipe, un travail ouvert sur les autres disciplines, qu’elles soient philologiques, historiques ou scientifiques, un travail qui se partage avec un public qui ne demande qu’à connaître mieux cette part de notre passé.  

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.